High Tech et système décimal : deux siècles de négligences.

  Newton, Pascal, Joule, Candela, pico, nano, kilo, méga, quelles traces ce bachotage laborieusement pratiqué lors de notre scolarité a-t-il laissé dans la vie courante ? On est en droit de s'interroger au vu de la joyeuse pagaille qui règne dans les documents techniques et les notices commerciales. Effet pervers de la mondialisation ou négligence mâtinée d'un brin de marketing à peine fallacieux ?
 
Jean-Pierre LANDRAGIN
 
Malgré deux siècles de système métrique et les tentatives successives de rationaliser les systèmes d'unité, l'usage d'unités non consistantes, archaïques ou bizarroïdes persiste largement dans de multiples domaines. L'usage des unités légalisées au niveau international par les organismes de standardisation est même parfois marginal dans de nombreuses activités techniques, commerciales et industrielles, et pas des moindres ni des plus retardataires !.

Système métrique et technologie : un divorce à l'amiable ?

A titre d'exemple, mentionnons la marine et l'aéronautique, qui font un large usage du mile (distance), du nœud (vitesse), du pied (altitude), du tonneau (masse), voire du gallon (capacité). La coexistence du pied et du mètre pour les altitudes donne lieu à des confusions parfois dramatiques : le taux de montée ou de descente d'un aéronef peut ainsi se présenter de plusieurs manières : mètres/km, pied/mile, mètres/mile, pourcentages, degrés...
Les domaines de l'hydraulique et de la thermique emploient encore le psi (livre par pouce carré) là où le Pascal devrait avoir cours, et la BTU (British Thermal Unit) comme unité de quantité de chaleur (même la calorie n'est plus légale dans ce domaine où le Joule devrait s'imposer naturellement). La BTU se rencontre parfois chez les fabricants de vidéoprojecteurs qui chiffrent dans cette unité le dégagement calorique de leurs produits, et le débit des ventilateurs associés est lui aussi souvent exprimé en unités anglo-saxonnes du genre pieds cubes par seconde !
Toute l'industrie électronique travaille en unités américaines : les dimensions des composants et des éléments de circuit imprimé (pistes, pastilles, trous...) sont toujours exprimées en pouces ou en mils (millièmes de pouces).
Les opticiens utilisent également des unités exotiques comme le foot-lambert à la place de la candela, par exemple. Même la grenouille de Monsieur Météo a bien du mal à se faire a l'hectopascal qui usurpe parfois la place du regretté (???) millibar.
Plus près de nous, l'idée est bien ancrée que les dimensions des écrans et les tailles des objectifs doivent toujours être chiffrées en pouces, les vitesses des rubans magnétiques en ips (pouces/s) et les diamètres des filetages "normalisés" en huitièmes de pouces !.

Le numérique brouille l'écoute !
Loin de se clarifier, la situation a empiré avec l'avènement des techniques numériques, créant un malentendu qu'on peut parfois assimiler à un soupçon de malhonnêteté. En effet, système d'unité rationalisé et système décimal vont de pair. Les multiples et sous-multiples sont définis, de manière automatique et pratiquement implicite, comme des puissances de 10 de l'unité de base.

Malheureusement, lorsque les encyclopédistes planchaient sur ces questions, eux qui sortaient d'une révolution sanglante étaient loin de se douter de la révolution pacifique à venir. En effet, le traitement de l'information moderne, à base binaire, a pris comme habitude de chiffrer tout en nombres "ronds", c'est à dire... en puissances de 2. Et sans penser à mal (du moins on l'imagine), constatant que 2^10 est très proche de 10^3, ont naturellement et dans un but de simplification (du moins pensaient-ils), noté K (et non k) le multiple correspondant à 2^10. Ainsi, il ne fait aucun doute que 1 Kbit = 1024 bits et non 1000 bits... en d'autres termes, 1 Kbit n'est pas un kilobit !)
Là où ça se complique, c'est lorsqu'on parle de quantités d'informations de plus en plus grandes. Ainsi, les informaticiens ont pris l'habitude d'attribuer le préfixe M aux unités équivalant à 2^20 (soit 1 048 576) fois l'unité de base. Fatal error ! car rien ne distingue ni de près ni de loin ce M du M représentant, selon la norme, le préfixe Méga équivalent à 1 000 000 fois l'unité de base. Cette confusion confine parfois à l'escroquerie quand elle s'applique aux capacités des supports de stockage, car dans ce domaine, le M vaut universellement 1 000 000. L'acheteur qui pense acquérir des "vrais" Mo ne touche en fait que des "Mo décimaux" et se retrouve lésé de 5 % environ. Sans compter que la capacité vendue est souvent "non formatée", et du coup, après formatage, la capacité réellement disponible peut être d'environ 90 à 92 % seulement de celle qu'on imagine avoir mise en service. Bien entendu, le même malentendu s'étend à tous les autres multiples (G, T), pour lesquels plus aucune distinction entre les valeurs "informatiques" et les valeurs "décimales" n'est possible, ni même pratiquée.
Pour mettre fin à cette gabegie, les organismes de normalisation (la CEI, Commission Electrotechnique Internationale, www.iec.ch) ont, dès 1999, émis une recommandation fixant les préfixes pour les multiples binaires et permettant une distinction claire et sans équivoque avec les multiples décimaux.

Selon ces définitions, les préfixes k, M, et G classiques, reviennent exclusivement à leurs significations décimales à savoir respectivement 1 000, 1 000 000 et 1 000 000 000.
Les préfixes binaires "voisins" s'écrivent Ki, Mi ,et Gi, se prononcent kibi, mebi et gibi et valent respectivement 1 024, 1 048 576 et 1 073 741 824.

 

Après bientôt 10 ans de validité de cette norme, force nous est de constater qu'elle n'est absolument pas entrée dans les mœurs, et jamais il ne nous a été donné de voir une seule fois l'un de ces préfixes sur un document technique ou commercial. Nous tenterons de donner l'exemple...


Date :27/04/2008 Source: Rédac Auteur :JPL Société:  

 
 
 
 
 
 
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